Les logiciels d’aide à la dispensation sont aujourd’hui sous les feux de l’actualité. Pourriez-vous nous en parler ?
Dr Nicolas Coste : Effectivement. L’article 30 du PLFSS 2026 prévoit que l’assurance maladie prenne en charge les logiciels d’aide à la prescription (LAP) pour les médecins, mais aucune mesure équivalente n’est envisagée pour les logiciels d’aide à la dispensation (LAD) ou les systèmes d’aide à la décision pharmaceutique (SADP) des pharmaciens. Or ces outils sont essentiels pour sécuriser le circuit du médicament. Cette inégalité interroge, car les médecins et les pharmaciens sont deux maillons complémentaires d’une même chaîne. Nous avons donc porté le sujet devant la Commission des Affaires sociales du Sénat, pour sensibiliser les législateurs à la nécessité d’une approche globale de la numérisation du circuit du médicament.
C’est loin d’être le seul point problématique de ce PLFSS 2026. Quels sont les autres sujets de préoccupation ?
L’article 32 propose d’expérimenter la collecte et la redispensation de médicaments non utilisés en établissement de santé. Si nous comprenons l’intérêt économique et écologique de la mesure, sa mise en œuvre soulève des difficultés, notamment au regard du droit européen – et donc français – sur la sérialisation. Comment réintégrer des produits déjà sortis du circuit ? Et comment garantir leur bonne conservation par le patient ? Un tel dispositif devrait à notre sens se limiter à des médicaments très coûteux. La lutte contre le gaspillage reste toutefois essentielle, mais il paraît plus pertinent d’agir en amont pour réduire le volume de médicaments non utilisés.
Quelles pistes pour y parvenir ?
L’industrie pharmaceutique pourrait, par exemple, allonger les durées de péremption lorsque cela est possible, adapter le format des boîtes aux pratiques de prescription et aux indications d’AMM, ou envisager la dispensation à l’unité – ce qui supposerait de repenser le circuit en officine. À l’hôpital, certaines formes comportent déjà toutes les informations nécessaires sur chaque unité. Généraliser ce système serait pertinent mais nécessite des investissements industriels, difficiles à mobiliser pour un marché limité à la France. Une réflexion à l’échelle européenne serait sans doute plus efficace.
Pour en revenir à la numérisation des PUI : une révision règlementaire est en cours pour intégrer cette dimension. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Le conseil central de la section H du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens (CNOP) a été mandaté pour piloter la révision de l’arrêté du 6 avril 2011 sur la qualité de la prise en charge médicamenteuse, et l’arrêté du 22 juin 2001 encadrant les bonnes pratiques de pharmacie hospitalière. Ces mises à jour visent notamment à intégrer les outils numériques d’aide à la décision et à reconnaître le rôle central de l’informatique dans les pharmacies à usage intérieur (PUI), qu’il s’agisse de LAP, de SADP ou d’automates participant à la production ou à la génération de données. Ce chantier stratégique devrait débuter d’ici la fin de l’année.
Quel regard portez-vous sur les avancées technologiques récentes ?
Certaines technologies, comme les automates de dispensation, sont déjà largement déployées et bénéfiques. Mais aucun système ne fonctionne sans prescription informatisée, indispensable pour transmettre les ordres de préparation des cueillettes ou mettre en place une dispensation individuelle nominative (DIN). L’informatisation valorise également les données de production, à des fins de pilotage ou de recherche via les entrepôts de données de santé (EDS). L’objectif est d’avoir des données fiables, automatiquement transférées entre systèmes, pour construire des organisations reproductibles et sécurisées. Le principal blocage reste toutefois le manque de logiciels performants et l’insuffisance d’investissements, malgré la dynamique impulsée par la certification HAS.
Comment vous positionnez-vous par rapport aux technologies d’intelligence artificielle (IA) ?
L’IA est un levier puissant pour la pratique pharmaceutique, notamment pour assister la validation des prescriptions et aider à prioriser les situations à risque. Elle ne remplace pas le pharmacien, qui reste responsable de la validation, mais elle peut permettre de mieux utiliser les ressources disponibles. Les outils conversationnels et l’IA générative offrentégalement un potentiel en pharmacie clinique, pour faciliter le recueil de l’historique médicamenteux et structurer automatiquement des comptes-rendus contextualisés. Le pharmacien reste le pilote et valide les informations, mais ces technologies peuvent faire gagner un temps considérable. J’ai d’ailleurs pu constater l’étendue de ces avancées lors du congrès HIMSS aux États-Unis.
Comment faciliter leur déploiement à grande échelle ?
La clé est l’interopérabilité des systèmes informatiques, comme nous l’avions évoqué à l’occasion des 20èmes Rencontres Convergence Santé Hôpital (CSH) de Saint-Malo. Pour tirer pleinement parti de l’IA, nous devons disposer d’une architecture permettant aux différents outils de communiquer efficacement, et le standard FHIR semble ici très prometteur. Largement déployé aux États-Unis, il gagnerait à être rapidement adopté en France. Une fois les systèmes interopérables, sur le plan technique comme sémantique, l’IA pourra exploiter les données et accélérer l’usage des EDS. Il restera toutefois un autre enjeu majeur : le financement. Les idées sont là, encore faut-il que les moyens suivent.
Justement, le marché est foisonnant. Quelles solutions attendez-vous particulièrement ?
Je souhaiterais voir des systèmes d’IA pour la gestion des flux logistiques, comparables à ceux des grandes plateformes de commerce en ligne, afin de libérer du temps pour nos équipes et optimiser l’utilisation de nos ressources. Pour les outils conversationnels, une IA générative connectée à de grandes bases de données et aux référentiels de bonnes pratiques, pourrait répondre en langage naturel aux questions sur le bon usage des médicaments, afin de nous faire gagner en efficacité et recentrer l’expertise pharmaceutique sur les tâches à forte valeur ajoutée. L’analyse d’images par IA pourrait également évaluer la corrosion des instruments de stérilisation, tâche aujourd’hui réalisée visuellement. Ces solutions existent, certaines sont éprouvées dans d’autres secteurs, voire dans des hôpitaux ailleurs dans le monde, mais leur déploiement en France est freiné par des budgets hospitaliers contraints.
Vous évoquiez les Rencontres CSH. Pourriez-vous revenir sur l’édition 2025 ?
La 20ème édition s’est organisée autour de trois axes : l’innovation technologique en PUI, à travers les perspectives offertes par l’IA, la robotique ou encore les dispositifs connectés, et plusieurs retours d’expériences issus du terrain ; la pharmacie clinique en santé mentale, grande cause nationale 2025 ; et le bon usage des produits de santé innovants, avec une discussion sur le rôle du pharmacien hospitalier dans l’efficience médico-économique. Pierre Pribile, le directeur de la Sécurité sociale, a présenté les tendances économiques à venir, malheureusement très contraintes. Un moment fort a également été l’intervention de nos confrères de l’Association européenne des pharmaciens hospitaliers (EAHP), pour comparer la formation et les missions des pharmaciens hospitaliers dans différents pays européens. À ce titre, la France fait figure d’exception avec son internat spécifique. Toutes ces interventions sont disponibles en ligne pour nos congressistes et nos adhérents, et nous vous invitons d’ores et déjà à réserver la date des Rencontres 2026, qui se tiendront du 22 au 25 septembre à Antibes.
Le mot de la fin ?
Pour conclure, je souhaiterais revenir sur deux enjeux prioritaires remontés par nos adhérents. Le premier concerne le télétravail en PUI, auquel nous avons récemment consacré un webinaire. Les textes actuels restent flous, car cette pratique relève à la fois du droit du travail et du Code de la santé publique. Nous attendons un positionnement clair du ministère de la Santé, et veillerons à ce que le télétravail ne soit pas confondu avec le télésoin ou la télé-expertise. Le second sujet porte sur les nouvelles modalités de dédommagement des astreintes. La revalorisation mise en place est bienvenue, mais le système national précédent a été remplacé par une gestion locale par les établissements. Or ceux-ci ont des difficultés à produire des grilles pertinentes, qu’il reste à homogénéiser à l’échelle des GHT et à faire valider par les ARS. Le chantier a non seulement pris du retard, mais nous observons aussi de fortes disparités sur le terrain, avec des écarts significatifs sur des missions équivalentes. Nous restons aujourd’hui pleinement mobilisés auprès de nos adhérents, sur ces questions comme sur celles évoquées dans cet échange, afin qu’ils puissent mieux relever les défis de la modernisation et de la reconnaissance de la profession.
> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici
Dr Nicolas Coste : Effectivement. L’article 30 du PLFSS 2026 prévoit que l’assurance maladie prenne en charge les logiciels d’aide à la prescription (LAP) pour les médecins, mais aucune mesure équivalente n’est envisagée pour les logiciels d’aide à la dispensation (LAD) ou les systèmes d’aide à la décision pharmaceutique (SADP) des pharmaciens. Or ces outils sont essentiels pour sécuriser le circuit du médicament. Cette inégalité interroge, car les médecins et les pharmaciens sont deux maillons complémentaires d’une même chaîne. Nous avons donc porté le sujet devant la Commission des Affaires sociales du Sénat, pour sensibiliser les législateurs à la nécessité d’une approche globale de la numérisation du circuit du médicament.
C’est loin d’être le seul point problématique de ce PLFSS 2026. Quels sont les autres sujets de préoccupation ?
L’article 32 propose d’expérimenter la collecte et la redispensation de médicaments non utilisés en établissement de santé. Si nous comprenons l’intérêt économique et écologique de la mesure, sa mise en œuvre soulève des difficultés, notamment au regard du droit européen – et donc français – sur la sérialisation. Comment réintégrer des produits déjà sortis du circuit ? Et comment garantir leur bonne conservation par le patient ? Un tel dispositif devrait à notre sens se limiter à des médicaments très coûteux. La lutte contre le gaspillage reste toutefois essentielle, mais il paraît plus pertinent d’agir en amont pour réduire le volume de médicaments non utilisés.
Quelles pistes pour y parvenir ?
L’industrie pharmaceutique pourrait, par exemple, allonger les durées de péremption lorsque cela est possible, adapter le format des boîtes aux pratiques de prescription et aux indications d’AMM, ou envisager la dispensation à l’unité – ce qui supposerait de repenser le circuit en officine. À l’hôpital, certaines formes comportent déjà toutes les informations nécessaires sur chaque unité. Généraliser ce système serait pertinent mais nécessite des investissements industriels, difficiles à mobiliser pour un marché limité à la France. Une réflexion à l’échelle européenne serait sans doute plus efficace.
Pour en revenir à la numérisation des PUI : une révision règlementaire est en cours pour intégrer cette dimension. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Le conseil central de la section H du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens (CNOP) a été mandaté pour piloter la révision de l’arrêté du 6 avril 2011 sur la qualité de la prise en charge médicamenteuse, et l’arrêté du 22 juin 2001 encadrant les bonnes pratiques de pharmacie hospitalière. Ces mises à jour visent notamment à intégrer les outils numériques d’aide à la décision et à reconnaître le rôle central de l’informatique dans les pharmacies à usage intérieur (PUI), qu’il s’agisse de LAP, de SADP ou d’automates participant à la production ou à la génération de données. Ce chantier stratégique devrait débuter d’ici la fin de l’année.
Quel regard portez-vous sur les avancées technologiques récentes ?
Certaines technologies, comme les automates de dispensation, sont déjà largement déployées et bénéfiques. Mais aucun système ne fonctionne sans prescription informatisée, indispensable pour transmettre les ordres de préparation des cueillettes ou mettre en place une dispensation individuelle nominative (DIN). L’informatisation valorise également les données de production, à des fins de pilotage ou de recherche via les entrepôts de données de santé (EDS). L’objectif est d’avoir des données fiables, automatiquement transférées entre systèmes, pour construire des organisations reproductibles et sécurisées. Le principal blocage reste toutefois le manque de logiciels performants et l’insuffisance d’investissements, malgré la dynamique impulsée par la certification HAS.
Comment vous positionnez-vous par rapport aux technologies d’intelligence artificielle (IA) ?
L’IA est un levier puissant pour la pratique pharmaceutique, notamment pour assister la validation des prescriptions et aider à prioriser les situations à risque. Elle ne remplace pas le pharmacien, qui reste responsable de la validation, mais elle peut permettre de mieux utiliser les ressources disponibles. Les outils conversationnels et l’IA générative offrentégalement un potentiel en pharmacie clinique, pour faciliter le recueil de l’historique médicamenteux et structurer automatiquement des comptes-rendus contextualisés. Le pharmacien reste le pilote et valide les informations, mais ces technologies peuvent faire gagner un temps considérable. J’ai d’ailleurs pu constater l’étendue de ces avancées lors du congrès HIMSS aux États-Unis.
Comment faciliter leur déploiement à grande échelle ?
La clé est l’interopérabilité des systèmes informatiques, comme nous l’avions évoqué à l’occasion des 20èmes Rencontres Convergence Santé Hôpital (CSH) de Saint-Malo. Pour tirer pleinement parti de l’IA, nous devons disposer d’une architecture permettant aux différents outils de communiquer efficacement, et le standard FHIR semble ici très prometteur. Largement déployé aux États-Unis, il gagnerait à être rapidement adopté en France. Une fois les systèmes interopérables, sur le plan technique comme sémantique, l’IA pourra exploiter les données et accélérer l’usage des EDS. Il restera toutefois un autre enjeu majeur : le financement. Les idées sont là, encore faut-il que les moyens suivent.
Justement, le marché est foisonnant. Quelles solutions attendez-vous particulièrement ?
Je souhaiterais voir des systèmes d’IA pour la gestion des flux logistiques, comparables à ceux des grandes plateformes de commerce en ligne, afin de libérer du temps pour nos équipes et optimiser l’utilisation de nos ressources. Pour les outils conversationnels, une IA générative connectée à de grandes bases de données et aux référentiels de bonnes pratiques, pourrait répondre en langage naturel aux questions sur le bon usage des médicaments, afin de nous faire gagner en efficacité et recentrer l’expertise pharmaceutique sur les tâches à forte valeur ajoutée. L’analyse d’images par IA pourrait également évaluer la corrosion des instruments de stérilisation, tâche aujourd’hui réalisée visuellement. Ces solutions existent, certaines sont éprouvées dans d’autres secteurs, voire dans des hôpitaux ailleurs dans le monde, mais leur déploiement en France est freiné par des budgets hospitaliers contraints.
Vous évoquiez les Rencontres CSH. Pourriez-vous revenir sur l’édition 2025 ?
La 20ème édition s’est organisée autour de trois axes : l’innovation technologique en PUI, à travers les perspectives offertes par l’IA, la robotique ou encore les dispositifs connectés, et plusieurs retours d’expériences issus du terrain ; la pharmacie clinique en santé mentale, grande cause nationale 2025 ; et le bon usage des produits de santé innovants, avec une discussion sur le rôle du pharmacien hospitalier dans l’efficience médico-économique. Pierre Pribile, le directeur de la Sécurité sociale, a présenté les tendances économiques à venir, malheureusement très contraintes. Un moment fort a également été l’intervention de nos confrères de l’Association européenne des pharmaciens hospitaliers (EAHP), pour comparer la formation et les missions des pharmaciens hospitaliers dans différents pays européens. À ce titre, la France fait figure d’exception avec son internat spécifique. Toutes ces interventions sont disponibles en ligne pour nos congressistes et nos adhérents, et nous vous invitons d’ores et déjà à réserver la date des Rencontres 2026, qui se tiendront du 22 au 25 septembre à Antibes.
Le mot de la fin ?
Pour conclure, je souhaiterais revenir sur deux enjeux prioritaires remontés par nos adhérents. Le premier concerne le télétravail en PUI, auquel nous avons récemment consacré un webinaire. Les textes actuels restent flous, car cette pratique relève à la fois du droit du travail et du Code de la santé publique. Nous attendons un positionnement clair du ministère de la Santé, et veillerons à ce que le télétravail ne soit pas confondu avec le télésoin ou la télé-expertise. Le second sujet porte sur les nouvelles modalités de dédommagement des astreintes. La revalorisation mise en place est bienvenue, mais le système national précédent a été remplacé par une gestion locale par les établissements. Or ceux-ci ont des difficultés à produire des grilles pertinentes, qu’il reste à homogénéiser à l’échelle des GHT et à faire valider par les ARS. Le chantier a non seulement pris du retard, mais nous observons aussi de fortes disparités sur le terrain, avec des écarts significatifs sur des missions équivalentes. Nous restons aujourd’hui pleinement mobilisés auprès de nos adhérents, sur ces questions comme sur celles évoquées dans cet échange, afin qu’ils puissent mieux relever les défis de la modernisation et de la reconnaissance de la profession.
> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici








